Après un pic en 2011, les actes de piraterie au large de la Somalie avaient fortement diminué grâce notamment au déploiement de navires militaires internationaux, à la création d’une police maritime entraînée par l’UE au Puntland et à diverses mesures prises par les armateurs (routes éloignées des côtes, augmentation de la vitesse, aménagements antiabordage et gardes armés à bord…).
Mais l’activité, née dans les années 2000 de la pauvreté et de la colère des communautés de pêcheurs locaux, privés de poissons par les chalutiers étrangers opérant illégalement au large de la Somalie alors privée d’autorité centrale, a repris depuis la mi-avril dans la zone de Eyl, ancienne bourgade de pêcheurs du Puntland devenue un haut lieu de la piraterie somalienne.
Lundi, le Lutuf, cargo battant pavillon camerounais, a été abordé, à moins de dix km de la côte dans cette zone, selon plusieurs agences de sécurité maritime.
Désormais otage, l’équipage du cargo qui faisait route vers le port tanzanien de Dar es Salaam compte six Indiens, un Géorgien et un Turc, selon des sources suivant de près les affaires de piraterie au sein des forces de sécurité du Puntland.
– zone dangereuse –
Ces sources ont indiqué mardi à l’AFP que les pirates s’étaient servis du M/V Sward – cargo dont ils avaient pris le contrôle le 26 avril – comme vaisseau-mère, un bateau à partir duquel sont lancés une ou plusieurs petites embarcations rapides et maniables à l’assaut de la cible.
Le M/V Sward avait déjà servi à capturer deux bateaux de pêche iraniens et leurs équipages, libérés après versement d’une rançon, selon ces mêmes sources.
Qu’il se soit aventuré si près d’une zone signalée dangereuse et qu’aucun des deux gardes armés présents à bord n’ait pu réagir étonne les responsables sécuritaires puntlandais interrogés par l’AFP.
« Personne n’a ouvert le feu » quand les huit pirates sont montés à bord lundi en pleine journée, ont expliqué séparément deux responsables des forces du Puntland qui se sont dit inquiets de l’audace affichée par ces pirates.
Lundi, ont-ils ajouté, des hélicoptères turcs ont survolé le cargo détourné, sans intervenir. La Turquie est un des principaux partenaires – notamment militaires – du gouvernement fédéral de Somalie, qu’une crise politique et institutionnelle oppose à plusieurs Etats fédérés, notamment celui du Puntland.
Les côtes de la Somalie bordent l’océan Indien et le golfe d’Aden qui donne accès à la mer Rouge, le long d’une des voies maritimes les plus fréquentées du monde, alors que la fermeture de fait du détroit d’Ormuz perturbe le trafic maritime international.
– « c’est mal, mais » –
Outre le Lutuf et le Sward, deux pétroliers, les M/T Honour 25 et Eureka, détournés le 21 avril et le 2 mai, ainsi que le chimiquier M/T Asana, capturé le 17 juillet, sont toujours aux mains de pirates somaliens.
Les pirates ayant opéré lundi viennent de la localité portuaire de Garacad, dans la partie nord de la région du Mudug, rattachée au Puntland. Ils sont connus des communautés locales de pêcheurs, dont le gagne-pain a été décimé par les chalutiers étrangers opérant illégalement au large des côtes somaliennes.
Et les dynamiques claniques, au coeur de la politique et de la société somalienne, limitent aussi la marge de manoeuvre des forces de sécurité. Une action de force risque d’être considérée comme une attaque contre eux par les clans ou sous-clans auxquels appartiennent les pirates, susceptible de représailles.
Refusant de cautionner les actes de piraterie, des proches des pirates, contactés par téléphone par l’AFP, tiennent néanmoins à en rappeler le contexte.
« Ce que fait mon neveu. C’est mal », explique par téléphone à l’AFP, un notable d’un clan, oncle de l’un des pirates du Lutuf. « Je ne peux me résoudre à soutenir ses actes », mais « son mode de vie (la pêche, ndlr) n’existe plus », justifie-t-il.
« Quand votre unique gagne-pain est menacé, certains se tournent vers des activités potentiellement criminelles », souligne le cousin d’un autre pirate, qu’il connaît depuis l’enfance. « Mais je ne connais personne qui se réveille un matin et se dit qu’il va prendre une arme et risquer sa vie en mer ».




