Entretien avec l’Amiral Sir Ben Key, chef d’état major de la Royal Navy

Amiral Sir Ben Key, First Sea Lord - Photo Royal navy
Amiral Sir Ben Key, First Sea Lord – Photo Royal navy

« Nous sommes confrontés à une situation mondiale de plus en plus

instable et à un risque accru d’affrontements entre États. »

 

Par

L’Amiral Sir Ben Key

First Sea Lord,

Chef d’état-major de la Royal Navy

En tant que First Sea Lord, je suis ravi que l’on m’ait demandé de vous faire part de mes réflexions au moment où nous célébrons les excellents liens qui unissent la Marine nationale et la Royal Navy. Au cours des dix-huit derniers mois, nous avons assisté au dixième anniversaire des Accords de Lancaster House (1), à la réalisation du concept de la Force expéditionnaire commune interarméees où les forces armées françaises et britanniques ne font qu’un, et, l’été dernier, aux opérations à deux porte-avions qui ont vu le Charles de Gaulle et le HMS Queen Elizabeth travailler ensemble dans l’Atlantique et en Méditerranée (2).

Les similarités entre les postures opérationnelles de nos deux marines reflètent les valeurs communes de nos deux nations : des démocraties maritimes tournées vers l’extérieur, qui comprennent l’importance de la mer et le rôle que nous avons à jouer pour assurer la sûreté, la sécurité et la prospérité dans le monde entier. Nous appartenons à un groupe très restreint de marines disposant de porte-avions, et à un groupe encore plus restreint de marines capables de se déployer à l’échelle mondiale, des frégates légères aux sous-marins nucléaires. Nous sommes deux marines qui investissent dans la technologie, à l’aise avec l’innovation. Des plateformes de commandement aux armes hypersoniques, nous savons que la dissuasion exige du temps et des investissements.

La récente revue de défense du gouvernement, Global Britain in a Competitive Age, a mis en évidence la manière dont nos dirigeants politiques envisagent les forces armées du Royaume-Uni – Marine, Armée de terre, Armée de l’air et Commandement stratégique : plus globales, plus actives, déployées plus durablement, et opérant en outre beaucoup plus étroitement avec nos alliés et partenaires clés à travers le monde. La Revue a également mis en évidence la nature des défis auxquels nous sommes confrontés : une situation mondiale de plus en plus instable et un risque accru d’affrontements entre États, qui se manifeste actuellement avec l’activité de la Russie en Ukraine.

Il est important de noter que la Revue expose les raisons pour lesquelles il est nécessaire de moderniser nos forces armées : des adversaires qui évoluent, et la prolifération de la technologie parmi les acteurs étatiques et non étatiques. C’est pourquoi la Royal Navy a connu, ces dernières années, un regain d’investissement dans le domaine maritime. Nous avons un gouvernement qui comprend le choix, les options et la flexibilité que les marines peuvent offrir. Nous revenons à une ère maritime. Nous avons assisté au dévoilement d’une stratégie de construction navale durable qui fournira les frégates, les destroyers, les navires côtiers, les sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins dont nous aurons besoin dans les années 2030.

Mais nous devons également comprendre l’ampleur du défi que cela représente avec la transition des frégates Type-23 vers les frégates Type-26 et Type-31, l’opérationnalisation de la Force Commando alors que les Royal Marines reviennent à leurs racines commando, l’exploitation simultanée de deux porte-avions alors que nous déployons les groupes d’intervention littorale. Au cœur de tout cela, tant pour notre sécurité que pour celle de nos alliés de l’OTAN, s’ajoute la transition entre les sous-marins de dissuasion nucléaire de la classe Vanguard et ceux de la classe Dreadnought.

Royal Navy
Le porte-avions britannique HMS Prince of Wales (au premier plan) et le porte-hélicoptères amphibie français Dixmude réunis à l’occasion de l’exercice Cold Response 22 organisé en mars dernier par la Norvège. Le HMS Prince of Wales, 65000 tonnes, 280 mètres de long, 70 mètres de large, est présenté par la Royal Navy comme l’un des navires de guerre de surface les plus puissants jamais construits au Royaume-Uni. Le navire qui peut mettre en oeuvre 36 chasseurs F-35B et 4 hélicoptères Merlin est actuellement le navire amiral de la la composante navale de la Force de réaction rapide de l’Otan [NRF]. Photo Royal navy

Ces plates-formes seront opérationnelles au cours de la prochaine décennie, mais nous devons prendre les mesures qui s’imposent dès maintenant, afin de nous assurer que chaque étape du parcours est tracée, et que le premier sous-marin de la classe Dreadnought à partir en patrouille sera un succès. Si nous ne réussissons pas ces changements, nous courons le risque de perdre notre avantage opérationnel. La menace donne le ton. La Russie modernise sa marine et met très rapidement à niveau ses frégates, ses navires amphibies et sa force sous-marine. La Chine construit ses forces armées à un rythme étonnant et les déploie dans le monde entier, qu’il s’agisse de sa marine, de sa milice maritime ou de ses garde-côtes. Dans ce contexte, l’immobilisme n’est pas une option : il risquerait d’entraîner une obsolescence opérationnelle. Nous devons au contraire nous moderniser, nous exercer, et être prêts à opérer avec nos alliés et partenaires du monde entier qui partagent notre vision. 

Cette perspective mondiale est commune à la France et au Royaume-Uni, tout comme nos intérêts globaux, de l’Europe au Moyen-Orient en passant par l’Indo-Pacifique. Nos marines partagent des intérêts communs dans la région indo-pacifique, moteur de la reprise mondiale après la pandémie. Elles ont également des sujets de préoccupation communs, tels que la prolifération des technologies parmi les acteurs non étatiques, la gestion d’acteurs étatiques plus affirmés et le changement climatique, un défi pour toutes les nations.

Personnellement, je me félicite de notre approche commune : qu’il s’agisse des défis dans la région euro-atlantique et au-delà, ou de notre travail au sein de l’OTAN, à l’heure où le HMS Prince of Wales en devient le navire de commandement. Cela se reflète naturellement dans le commandement maritime de l’OTAN, dirigé par des vice-amiraux français et britanniques respectivement en tant que commandant adjoint et commandant (3). 

Cette relation est fondée sur une confiance, un respect et des convictions mutuels. Il est révélateur que le major général de la Marine nationale française (4) ait été le seul amiral d’une marine partenaire à assister à la cérémonie de passation de commandement du First Sea Lord à bord du HMS Victory en novembre dernier. Et il était approprié qu’un navire qui symbolisait autrefois la rivalité entre nos deux marines (5) devienne aujourd’hui la plate-forme qui témoigne de notre soutien mutuel et de notre coopération toujours plus forte.

(1) Les Traités de Londres ou Accords de Lancaster House sont les deux traités militaires signés lors du sommet franco-britannique de Londres, à Lancaster House, par le président Nicolas Sarkozy et le premier ministre David Cameron le 2 novembre 2010.

(2) A l’occasion de l’exercice Gallic Strike organisé par la France début juin 2021

(3) VA Didier Piaton et VA Keith Blount.

(4) Le VAE Stanislas Gourlez de la Motte

(5) Lancé en 1765, le HMS Victory ici évoqué (il y en a eu six dans la Royal Navy), est un navire de 100 canons, célèbre pour avoir été le navire de l’amiral Nelson pendant la bataille de Trafalgar (21 octobre 1805). Il est conservé comme navire-musée à Portsmouth.

 

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