Entretien avec l’amiral Vandier, chef d’état-major de la Marine nationale

Amiral Pierre Vandier
amiral Vandier, chef d’état-major de la Marine nationale, Photo Marine nationale

« L’hypothèse du combat naval redevient d’actualité

et la Marine se prépare à y faire face »

Par

l’amiral Pierre Vandier

Chef d’état-major de la Marine nationale

Depuis une décennie, nous assistons à une dégradation du contexte géopolitique à travers un retour de la compétition interétatique, cristallisée principalement dans les espaces communs (cyberespace, espace exo-atmosphérique, espace aéromaritime) et par un recours croissant à des modes d’action hybrides et larvés mêlant le régulier et l’irrégulier, le militaire et le civil, la communication et l’ambiguïté. Ces actions compliquent l’attribution des agressions et brouillent la lecture des intentions.

Sur le plan naval, nous observons un effort massif de réarmement depuis la fin des années 2000 pouvant être vu comme un symptôme de cette dégradation. Historiquement en effet, c’est bien le sentiment d’une menace qui provoque la course aux armements, et non l’inverse. L’erreur serait d’analyser la taille d’une flotte sans prendre en compte d’abord la volonté de la mettre en œuvre derrière. Ce serait confondre l’ordre des moyens et celui des fins. Or, si l’on regarde plus finement, ce réarmement naval est visible sur tous les théâtres d’opération et obéit à des motivations diverses :

  • Etalon de puissance, il se développe le plus souvent à l’échelle régionale, dans un espace où les pays se comparent ou cherchent à se protéger d’une puissance dominante jugée agressive. Aujourd’hui, il croît aussi dans une perspective mondiale, avec l’acquisition de flotte hauturière composée de capital ships, dans le cadre d’une compétition bien plus large pour le leadership mondial.
  • Marque de prestige, une flotte puissante est un vecteur d’influence et de diplomatie navale, chère à Hervé Coutau-Bégarie[1], qui peut prendre aussi bien la forme d’une aide aux pays touchés par des catastrophes naturelles, la protection des ressortissants en cas de crise, qu’être employée comme un outil d’intimidation, voire de coercition ;
  • Instrument de préservation des intérêts économiques, il est la conséquence logique d’une mondialisation qui s’est révélée avant tout une maritimisation (flux maritimes commerciaux, câbles sous-marins, ressources halieutiques et minérales…). A ce titre, le potentiel encore inexploité de certaines ressources marines, les vulnérabilités et les dépendances dévoilées par la crise Covid laissent à penser que cette dimension s’inscrit dans une tendance lourde et durable.
  • Instrument de contrainte sur les flux logistiques ou de sanctuarisation de zone, la force navale permet d’exercer une pression militaire élevée sans empreinte au sol. Elle peut dénier l’emploi de leurs propres moyens par une force, contrainte de rester au port. Une dissymétrie marquée dans le développement de deux flottes adverses favorise l’emploi du concept de «fleet in being »[2] et, à l’extrême, contraint l’adversaire à ne plus pouvoir envisager la confrontation comme une option.

 

Il faut également souligner l’inertie et la difficulté à se doter d’une puissance navale, nécessitant d’anticiper plusieurs décennies à l’avance un contexte géopolitique, définir une ambition politique pour y répondre et maintenir une trajectoire pour atteindre cette dernière. L’ensemble des pays dotés d’une industrie navale doivent composer avec les forces et les limitations de leur outil industriel. Comme le disait Coutau-Bégarie, « la politique maritime ne peut être séparée de la stratégie navale.[…] Une politique maritime qui ne retient que les aspects civils est incomplète ; dans une vraie politique maritime intégrée, les éléments civils et militaires se soutiennent mutuellement »[3].

Le souci légitime de protéger ses approvisionnements stratégiques ou d’opposer aux prédations en tout genre n’implique pas nécessairement un comportement agressif. En revanche, la concentration des forces navales dans un contexte de crise et la tentation désinhibitrice d’exploiter un rapport de force favorable peuvent exacerber le risque d’une erreur de calcul et d’un dérapage en mer[4]. Dans le pire des cas, cette désinhibition peut même mener, chez certains, à la provocation volontaire et cynique de situation d’affrontements sporadiques et maîtrisés, afin d’obtenir des gains immédiats avant de faire retomber la pression.

Le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre et la frégate Surcouf 
Le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre et la frégate Surcouf (à droite) ont été déployés, de février à juillet 2021, de la Méditerranée à l’Indopacifique, dans le cadre notamment de la stratégie de défense française dans cette région du monde, avec des activités de coopération bilatérales avec les forces japonaises, américaines, australiennes, indiennes, singapouriennes… Photo Marine nationale

Accélération du plan stratégique Mercator

Après trois décennies de calme relatif, la mer n’est donc plus le sanctuaire qu’elle a été pour intervenir en soutien des opérations à terre. Face à ce défi, la Marine inscrit son action dans l’accélération du plan stratégique Mercator. Elle dispose déjà de solides atouts, comme la culture de l’autonomie et d’innovation des marins, leur engagement quotidien en opération, leur capacité à intervenir en interarmées et en coalitions internationales. L’évolution du contexte nous oblige à revoir certains de nos modes d’actions définis alors que nous nous confrontions à une menace bas du spectre. Le caractère destructeur et rapide du combat naval nécessite de diversifier nos approches pour l’adapter au durcissement des interactions avec nos compétiteurs. C’est le sens de l’exercice POLARIS, qui a rassemblé fin novembre 6 000 militaires français et étrangers, dont 4 000 marins. Conçu autour d’actions de haut du spectre mettant en œuvre des capacités de pointe dans les deux camps, il a permis de planifier et d’évaluer des modes d’action d’un nouveau type, adaptés à l’environnement actuel. Mercator vise également à optimiser les équipements, en cherchant à s’affranchir partiellement du temps long des programmes d’armement (10 à 20 ans) pour identifier des « effets de leviers », tels que l’adaptation ou l’amélioration des plateformes existantes avec de nouveaux capteurs ou de nouveaux effecteurs (drones, armes à énergie dirigée…). La pleine intégration des nouvelles technologies (new space, numérique, drone, robotique, Intelligence artificielle) doit également nous permettre de faire la différence.

Mercator vise également à optimiser les équipements, en cherchant à s’affranchir partiellement du temps long des programmes d’armement (10 à 20 ans) pour identifier des « effets de leviers », tels que l’adaptation ou l’amélioration des plateformes existantes avec de nouveaux capteurs ou de nouveaux effecteurs (drones, armes à énergie dirigée…). La pleine intégration des nouvelles technologies (new space, numérique, drone, robotique, Intelligence artificielle) doit également nous permettre de faire la différence.

Ainsi, l’hypothèse du combat naval redevient d’actualité et la Marine se prépare à y faire face, comme gage de sa crédibilité dans une phase de contestation et comme ambition de supériorité en cas d’ouverture d’affrontements directs. Pour autant, le réarmement naval ne porte pas inéluctablement en lui les germes d’un prochain affrontement. Le dialogue et l’action diplomatique peuvent toujours contribuer à éviter le pire. La prise de conscience croissante de la dimension planétaire des enjeux maritimes par les Etats, notamment ceux liés aux ressources et au climat, favorise également la coopération, comme nous l’expérimentons actuellement avec les marines de l’océan Indien réunies dans un forum dont la France assure la présidence[5].

Le spectre d’emploi de la Marine ne se limite donc pas à la confrontation aux comportements désinhibés de nos compétiteurs. Bien plus large, il comprend son fort engagement dans la sécurité environnementale, alors que les atteintes à la biodiversité et les effets du dérèglement climatiques se renforcent chaque jour en peu plus (ex : lutte contre la pêche INN[6], contre les pollutions et soutien aux missions scientifiques). Son champ d’action s’étend également jusqu’au soutien particulièrement important au développement de l’économie bleue comme la sécurisation des routes maritimes via la lutte contre activités illicites, la contribution au développement de hautes technologies duales, la protection des richesses détenues dans nos ZEE[7] dont les fonds marins. C’est à l’ensemble de ces missions que les unités de la Marine consacrent leur action quotidienne.

[1] Hervé Coutau-Bégarie, Le Meilleur des ambassadeurs, théorie et pratique de la diplomatie navale, Economica, 2010.

[2] Flotte qui exerce une influence déterminante sans quitter le port, en raison de la menace potentielle qu’elle constitue et obligeant l’adversaire à fixer des moyens pour être en mesure de lui faire face.

[3] Hervé Coutau-Bégarie, L’océan globalisé, géopolitique des mers au XXIème siècle, Economica, 2007.

[4] Le 30 juin 2021, à la suite d’une incursion de la frégate britannique HMS Defender dans les eaux territoriales de Crimée, alors harcelée par des appareils russes, le président Vladimir Poutine déclare ainsi : « Même si nous avions coulé ce navire, il serait encore difficile d’imaginer que le monde serait au bord d’une Troisième Guerre mondiale ».

[5] La marine française assure la présidence depuis 2021 de l’Indian Ocean Naval Symposium regroupant 25 pays riverains de l’Océan Indien (Inde, Pakistan, Iran…). Le symposium organisé a été organisé à la Réunion en juillet 2021 sur le thème de la sécurité environnementale.

[6] Pêche illégale, non déclarée et non réglementée

[7] Zone économique exclusive. Avec 11 millions de km2 la France détient le deuxième domaine maritime mondial dont une part importante des richesses reste encore à découvrir (pêche, biotechnologie, métaux rares, hydrocarbures, molécules pour l’industrie pharmaceutique…).

 

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