Deux semaines après la démolition, Philippe Futol, 62 ans, presque les pieds dans l’eau, tient un morceau de mur entre ses mains. « On a grandi ici. On venait à chaque vacances, le weekend », raconte-t-il à l’AFP.
Enfant, on allait « chercher des seaux d’eau pour humidifier le sol et faire la sieste au frais », se souvient-il: « C’est une partie de notre patrimoine. Les murs ont été faits grâce à un mélange de coraux et de chaux. Il n’y a que des pêcheurs et des ouvriers des marais salants qui vivaient ici ».
Bâtie en 1948 à la Pointe au Sel, dans l’ouest de l’île, par ses grands-parents qui travaillaient dans les marais salants, la maison était occupée par son frère Jean-Louis, parti fin juin. Le terrain avait été cédé verbalement aux Futol dans les années 1940.
Mais il a été racheté en 2004 par le Conservatoire du littoral, institution chargée de la préservation des côtes françaises. Ses équipes ont fait démolir la bâtisse le 8 juillet. Dès le lendemain, le maire de Saint-Leu prenait un arrêté interrompant les travaux, avant d’annoncer son intention de porter plainte.
« On s’en prend à des familles modestes. Dans les années 1940, les gens n’avaient besoin d’aucune autorisation pour s’installer », dénonce auprès de l’AFP Karim Juhoor (divers centre), élu en mars.
L’émotion a vite débordé le petit « quartier de pêcheurs »: sur les réseaux sociaux, les messages de solidarité se sont multipliés et les élus de tous bords ont pris position pour la famille.
Le 14 juillet, les députés LFI Perceval Gaillard et Jean-Hugues Ratenon ont écrit à la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, pour contester la légalité de la démolition. « Protéger n’est pas déposséder », plaident-ils quand le délégué local du Rassemblement national, Jean-Jacques Morel, dénonce une « brutalité administrative aveugle ».
« Le Réunionnais a un respect du patrimoine: il ne faut pas dire qu’on défend le patrimoine et ensuite le démolir », explique à l’AFP l’historien local Prosper Ève, pour qui « à l’époque de l’esclavage est né l’attachement à la terre ».
Dès juillet 1848, des affranchis achètent leurs premiers lopins pour « avoir un chez-soi et s’affirmer dans le décor de cette île », explique-t-il. Un attachement qui ne s’est jamais démenti, selon l’historien.
– « Principe d’équité » –
Face à cette bronca, le Conservatoire du littoral, qui gère 22 sites sur l’île, défend sa mission. À La Réunion, où les 910.000 habitants sont majoritairement concentrés sur le littoral et où l’urbanisation a grignoté les espaces naturels, son action s’inscrit dans un contexte de forte pression foncière.
L’établissement y acquiert depuis plusieurs décennies des terrains jugés remarquables afin de les préserver et d’en limiter l’urbanisation. Une mission qui se heurte parfois à des occupations anciennes, héritées d’une époque où les règles d’urbanisme et de propriété étaient moins encadrées.
« Lorsque nous avons fait l’acquisition des terrains de la Pointe au Sel, ils étaient vendus libre de toute occupation, même s’il était indiqué que quelques maisons étaient sur place », fait valoir Julie Erudel, responsable de son antenne réunionnaise.
« On ne peut pas occuper le domaine public comme ça, sans redevance, par principe d’équité », poursuit Mme Erudel.
Une dizaine d’occupations sans titre ont ainsi été résorbées sur le site en vingt ans. La famille Futol n’a jamais fait reconnaître de prescription trentenaire, qui permet de revendiquer la propriété d’un terrain après 30 ans d’occupation continue.
Dans un communiqué, le Conservatoire a retracé quinze ans d’échanges avec la famille: autorisation d’occupation temporaire en 2011, démolition reportée en 2012 faute de relogement, mise en demeure en novembre 2025, puis départ de l’occupant « de son plein gré » le 30 juin.
L’établissement reconnaît toutefois une « décision précipitée ».
Des arguments qui n’apaisent pas le maire: « C’est un quartier qui s’est construit avec ses habitants, il a une histoire, on doit aussi prendre en compte le patrimoine humain et historique du lieu ».
« Nous souhaitons que cette maison soit reconstruite de manière traditionnelle », ajoute-t-il, assurant vouloir « mettre en valeur ce que les ancêtres ont construit pour en faire un lieu symbolique ».




