Le port de Dakar, plaque tournante du trafic d’ailerons de requins

Dakar, 15 juil 2026 (AFP) – En haute mer au large des côtes ouest-africaines, un pêcheur à bord d’un thonier chinois coupe les ailerons d’un requin vivant avant de le rejeter à la mer, où il finira par suffoquer et se noyer.

Ces appendices lucratifs seront débarqués au port de Dakar avant d’être expédiés vers l’Asie pour être servis en soupe, un met raffiné.

Le « finning », pratique consistant à prélever les ailerons et à rejeter le reste du requin par-dessus bord, souvent vivant, est largement interdit dans diverses zones réglementées, dans de nombreux pays et par des conventions internationales, même si la pêche de certaines espèces de requins est généralement autorisée.

Pourtant, ces dernières années, des ailerons de requins pêchés illégalement ont été débarqués à plusieurs reprises à Dakar, l’un des ports de pêche les plus actifs d’Afrique, par des dizaines de thoniers palangriers (lignes garnies d’hameçons) chinois et taïwanais, selon un rapport publié jeudi par l’ONG Environmental Justice Foundation (EJF), basée à Londres.

– Déclin des stocks –

Le « finning » augmente la rentabilité des navires et incite à pêcher des requins, directement ou par prises secondaires.

Cette pratique est intrinsèquement « cruelle et gaspilleuse », dénoncent des défenseurs de l’environnement qui comparent cette pratique avec le braconnage des rhinocéros pour leurs cornes.

La population mondiale des requins, tout comme celle de leurs proches parents, les raies, a fortement décliné à cause de la pêche industrielle. Des experts font état d’une chute vertigineuse de 71% de leurs stocks depuis 1970, selon une étude publiée par la revue Nature.

Non seulement la coupe des ailerons contribue à réduire davantage les populations de requins, mais elle s’accompagne souvent d’autres formes de pêche illicite, non déclarée et non réglementée ainsi que de violations des droits humains.

L’étude de l’EJF se penche sur les bateaux thoniers chinois et taïwanais à palangre autorisés à naviguer en haute mer dans l’Atlantique, deux des plus grandes flottes de leur genre.

Ces chercheurs ont interrogé 124 pêcheurs indonésiens et philippins qui ont travaillé sur ces bateaux entre 2020 et 2025.

Soixante et onze des 130 navires de ces deux flottes autorisées par les régulateurs de thon ont mouillé à Dakar sur cette période. Selon des témoignages de pêcheurs, 41 bateaux ont pratiqué le « finning » de requins et 24 d’entre eux ont débarqué ces ailerons à Dakar.

Un chiffre probablement « plus élevé », selon Callum Nolan, responsable de la recherche océanographique à l’EJF, les données n’incluant que les mentions explicites lors des entretiens.

– « Comme du vol »-

Le Sénégal est membre de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA), qui régule la pêche des thons et espèces assimilées dans l’Atlantique.

Non seulement le CICTA interdit la conservation à bord de certaines espèces de requins, mais elle précise également que le poids total des nageoires ne doit pas dépasser 5 % du poids total des requins à bord. Cette règle vise à empêcher la coupe des ailerons, mais elle est difficile à quantifier.

L’AFP s’est entretenue avec un pêcheur indonésien cité dans le rapport de l’EFJ, Jamaludin, établi dans un village sur l’île de Java.

L’homme de 29 ans a travaillé à bord d’un thonier battant pavillon chinois entre 2018 et 2020, qui, selon lui, embarquait plus d’ailerons que de corps de requins entiers.

Après avoir découpé des requins « quotidiennement » en mer, l’équipage déchargeait « discrètement » les nageoires et « s’il y avait la police, le déchargement était reporté », affirme-t-il.

D’autres pêcheurs cités dans le rapport de l’ONG EJF parlent d’ailerons débarquées nuitamment des bateaux.

« La prise était d’abord déchargée alors que les nageoires l’étaient secrètement …la nuit », relate à l’ONG un pêcheur indonésien, qui a travaillé sur un palangrier chinois entre 2024 et 2025, parlant d’une opération ressemblant à du « vol ».

Les fraudes sont plus fréquentes la nuit, lorsque « parfois, il n’y a pas beaucoup de monde au port », a expliqué à l’AFP Cheikh Ndiaye, inspecteur à la Direction de la protection et de la surveillance des pêches du Sénégal.

« La meilleure solution, pour ces bateaux qui pêchent dans les zones internationales est de mettre le maximum d’observateurs internationaux », poursuit-il.

– Possible extinction –

Les requins sont de grands prédateurs qui régulent la mer et sont « fondamentalement importants pour l’intégrité écologique dans l’océan », explique à l’AFP Steve Trent, directeur de l’EJF.

Selon l’Union internationale pour la conservation de la Nature (UICN), 70% des requins pélagiques sont menacés d’extinction. Le nombre de requins tués chaque année se situe entre 80 et 101 millions selon un rapport publié en 2024 dans la revue Science.

Les thoniers à palangre drainent des crochets pouvant s’étendre sur des kilomètres, capturant plus que des thons.

En mars dernier au large des côtes ouest-africaines, des observateurs de Greenpeace ont observé un thonier ayant capturé huit requins en douze heures tandis qu’un autre pêchait 32 requins en 11 heures.

L’ONG a constaté que des parties de requins sans ailerons étaient rejetées en mer par un navire battant pavillon espagnol.

– « Impossible » à contrôler –

Des lois disparates et des difficultés à les appliquer dans différentes zones font qu’il est « littéralement impossible » de contrôler efficacement la pêche des requins, explique à l’AFP Iris Ziegler, responsable des politiques halieutiques et de la défense des océans de l’ONG allemande DSM.

Elle plaide en faveur d’une politique mondiale prônant le « maintien des ailerons » afin de lutter contre cette « pratique de pêche particulièrement cruelle et inutile ».

Cette méthode, également préconisée par l’EJF, imposerait que les nageoires restent attachées au corps du requin lors du débarquement, facilitant l’inspection des cargaisons et limitant les morts.

« Si nous perdons les requins, nous perdons les océans », souffle Mme Ziegler.

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