Jean-Loup Velut : Quel avenir pour la pêche artisanale française ?

par le commissaire général de la Marine (2S) Jean-Loup Velut, Président de Cofrepeche

La pêche artisanale française vit depuis longtemps la fin de l’abondance, de l’insouciance et des évidences.  Depuis des décennies, elle fait surtout preuve d’une résilience exceptionnelle, face à ses détracteurs. Il y a d’abord un problème de définition de la pêche artisanale. La Commission européenne et les ONGE(1) voudraient réduire celle-ci à la fameuse règle des trois-douze : les navires de moins de douze mètres, navigant dans la zone des douze mille, et pour une durée inférieure à douze heures. C’est revient à nier la dimension hauturière de la pêche artisanale et à remettre en cause son vrai poids dans l’économie du littoral. En mer comme ailleurs, ce qui définit le statut artisanal, c’est l’existence de l’artisan. Il y a pêche artisanale, s’il y a patron pêcheur embarqué, même si celui-ci navigue sur un navire de plus de douze mètres, au-delà des douze milles et durant plus de douze heures.

Ce statut est d’ailleurs une conquête du mouvement coopératif maritime. Il vient d’être modernisé dans le cadre de la loi économie bleue en permettant aux sociétés de pêche artisanale d’accueillir jusqu’à 49% de capitaux extérieurs. La pêche artisanale, dans cette acception, constitue bien le centre de gravité de la pêche française, avec notamment son segment des navires de 16 à 24 mètres. L’on ne saurait pour autant opposer, dans une vision artificiellement dialectique du monde maritime, pêche artisanale et pêche industrielle. Sans cette dernière qui apporte des volumes importants dans les ports, les structures de la filière à terre ne pourraient survivre. Et par voie de conséquence, la pêche artisanale perdrait immédiatement, faute de rentabilité, tous les services dont elle s’est progressivement dotée. La difficulté concernant la pêche industrielle tient, en fait, à la nationalité des capitaux et aux intérêts qu’ils portent : ces derniers ne sont pas nécessairement identiques à ceux des navires et des ports de débarquement français. 

Retour au port du Guilvinec dans le Finistère (Bretagne). Crédit : DR.

Une forte résilience

Le modèle artisan français que certains acteurs, à l’opposé des ONGE, voudraient enterrer au profit de quelques dizaines de navires de 45m, fait preuve depuis des décennies d’une résilience certaine. Les trois dernières crises, – Brexit, Covid, énergie -, viennent encore de le montrer, même si celles-ci sont encore en cours. Le Brexit a frappé de plein fouet la flottille française et son deuxième coup de rabot en 2026 reste à parer. Il faut certes regretter la part d’improvisation administrative dans la négociation de dernière minute autour des îles anglo-normandes. Néanmoins l’essentiel du choc a été atténué par le départ naturel en retraite de toute la génération des patrons pêcheurs baby-boomers. Il reste encore à connaitre l’importance du plan de sortie de flotte (PSF) spécifique au Brexit, en cours de négociation. Et c’est seulement lorsque celui-ci aura donné tous ses effets, qu’il faut souhaiter minimaux, que la nouvelle feuille de route de la pêche pourra être redessinée, en traitant au fond les deux problématiques majeures du rajeunissement de la flotte et du renouvellement des hommes.

La crise covid, pour sa part, a été fort bien accompagnée par les fameux Prêts Garantis par l’Etat (PGE) et les mesures d’activité partielle. Lorsqu’il s’est agi de déterminer les aides à mettre en place concernant l’activité partielle, ce sont d’ailleurs les groupements de gestion du mouvement coopératif maritime qui ont permis de faire toutes les simulations et d’affiner les premières analyses faites par l’administration. Mais aujourd’hui apparaissent les vraies difficultés, différées depuis deux ans, avec le début du remboursement des PGE.

Reste la crise de l’énergie, récurrente dans ce secteur, et qui avait commencé bien avant le début de la guerre en Ukraine. Le secteur pêche a fait l’objet d’un accompagnement financier spécifique, à la fois national et européen, venant s’ajouter à celui de droit commun. Il n’empêche que l’explosion des coûts du gazole met en grave difficulté l’ensemble des entreprises de pêche et notamment tous les navires pratiquants les arts dormants. Le mouvement coopératif maritime réclame, sans succès depuis plus de cinq ans la mise en place d’un fonds de garantie des aléas économiques, dont l’aléa énergétique. Un tel fonds a d’ailleurs été mis en place pour le monde agricole. Le combat reste donc à poursuivre. La problématique énergétique a néanmoins été prise à bras le corps, dans le cadre du programme des Certificats d’Economie d’Energie (CEE) Amarrée, conduit par la Coopération maritime et financé par Total Energies. Il a permis de doter une part significative de la flottille d’économètres analytiques de dernière génération et la mise en place d’un observatoire national du carburant, alimenté en permanence par les professionnels et procurant aux pouvoirs publics des données fiables sur ce sujet délicat. La piste des biocarburants est également explorée. Il y a donc une vraie politique volontariste dans ce domaine.

« La pêche artisanale française ne peut perdurer qu’en restant un acteur engagé de l’économie sociale et solidaire. »

Qualité et durabilité

Pour faire face à ces crises à répétitions, certains acteurs souhaitent aller plus loin et regrouper l’ensemble de la filière dans le cadre d’une interprofession. Outre le formalisme juridique de sa mise en place, celle-ci présenterait l’inconvénient majeur d’obliger les entreprises de pêche à mettre la main au portefeuille pour en financer partiellement le fonctionnement et la politique. France Filière Pêche gère actuellement les problématiques essentielles de la filière, avec souplesse et pragmatisme. Elle présente l’avantage d’être intégralement financée par la grande distribution et de remplir parfaitement les fonctions d’une quasi-interprofession, sans en présenter les lourdeurs. Le point de vigilance pour la pêche artisanale porte sur la renégociation de l’accord avec la grande distribution qui devrait normalement intervenir en fin d’année 2022. Mais il est sans doute inutile de mettre en place une véritable usine à gaz, au moment où les énergies doivent se mobiliser sur les urgences du quotidien.

Enfin, face au fish bashing de plus en plus prégnant, la pêche artisanale a compris qu’il fallait aller plus loin dans la prise en compte de la dimension environnementale. Les programmes PECHPROPRE et RECYPECH portés par la Coopération maritime œuvrent depuis plusieurs années à mettre en place, avec les principaux metteurs en marché, une démarche de Responsabilité Elargie du Producteur (REP) pour les engins de pêche usagés (filets et chaluts) contenant du plastique. L’enjeu en termes d’image est considérable. Le délai est court : il faut que la filière REP fonctionne avant le 1er janvier 2025. Mais les professionnels n’ont pas droit à l’échec. Il en va, à terme, de la survie de leur modèle économique qui doit désormais privilégier la qualité et la durabilité.

Une conviction, pour conclure : celle que la pêche artisanale française a encore de beaux jours devant elle, mais qu’elle ne peut perdurer qu’en restant un acteur engagé de l’économie sociale et solidaire. C’est là sa marque de fabrique, son ADN. Si elle ne lui est pas fidèle dans l’adversité, alors qu’elle est née de cette dernière, elle disparaitra. Il ne s’agit pas d’un modèle économique dépassé mais bien au contraire de l’expression vivante de toutes les énergies d’une profession. Et comme l’écrit si bien le philosophe André Comte-Sponville, « l’espérance est la mémoire du futur ».


  1. ONG : Organisation non gouvernementale (ONG) s’occupant d’environnement (ENGO chez les anglophones, pour Environmentalism non-governmental organization). 

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