« Il y avait du feu et de la fumée, l’explosion nous a soulevés et projetés à gauche et à droite, c’était très puissant », raconte Ahmet Ozlu, 40 ans, l’un des cinq pêcheurs à bord du Duru 67, battant pavillon turc, lorsqu’il a été frappé par un drone.
Un incendie s’est déclaré et le bateau a commencé à prendre l’eau. Sur la passerelle, les pêcheurs ont découvert leur capitaine et ami d’enfance, Cuneyt Varlik, 45 ans, gisant dans une mare de sang, l’artère carotide tranchée par un éclat.
Après un appel de détresse, ils ont attendu une heure les secours pendant que le bateau s’enfonçait. « On pensait qu’on allait mourir. Et on était terrifiés à l’idée d’une nouvelle frappe », ajoute Ahmet Ozlu, grièvement blessé.
Les attaques comme celle-ci contre les navires commerciaux se sont multipliées ces derniers mois, un avatar de plus des destructions civiles liées à la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Plusieurs d’entre elles sont attribuées à l’Ukraine, dont l’ambassadeur en Turquie a été récemment convoqué par Ankara. Le pêcheur affirme que les garde-côtes turcs ont désigné un drone ukrainien, qui aurait frappé « par erreur ». Il a du mal à y croire.
« On n’aurait jamais cru que l’Ukraine nous frapperait parce que notre pavillon était hissé. Nous sommes des civils, notre bateau ne transporte pas d’armes », explique le grand frère d’Ahmet, Mehmet Ozlu, 53 ans, qui souffre de graves blessures.
Profondément traumatisés tous les deux, ils n’ont pas repris le travail, explique Mehmet en aidant à réparer les filets dans le port de Trabzon (nord-est). « En tant qu’État, (l’Ukraine) nous doit une réponse et une compensation, parce que cela a ruiné mon avenir et celui de mes enfants ».
– « Accepter la possibilité de mourir » –
Depuis le début de la guerre, 226 navires civils et commerciaux ont été attaqués en mer Noire, la grande majorité cette année, selon la Chambre de commerce maritime de Turquie (IMEAK).
« Le fait que 163 – plus de 70 % – ont été visés dans les huit premiers mois de 2026 montre clairement la gravité de la situation », relevait le président de l’IMEAK, Tamer Kiran, fin août.
Un total de 22 navires appartenant à des armateurs turcs ont été attaqués ces deux derniers mois. Quatre autres s’y sont ajoutés depuis, selon des sources du secteur.
« Il est impossible de travailler en mer Noire », tranche Enes Torun, 21 ans, qui se forme pour devenir capitaine de navire. Le 22 juillet, il dormait sur le MV Reyhan Sari transportant du charbon russe, lorsque des éclats de drone lui ont criblé le corps. Un mort, trois blessés.
Son rétablissement physique est correct mais il souffre de stress post-traumatique et n’est pas retourné en mer. « L’année dernière, je suis allé en Ukraine quand la guerre n’était pas aussi intense. Mais aujourd’hui, aller en mer Noire signifie accepter la possibilité de mourir », dit-il.
La Turquie est exaspérée par ces attaques. Son chef de la diplomatie Hakan Fidan accuse les belligérants « de frapper tous les navires commerciaux sans distinction ».
La semaine dernière, Ankara a indiqué avoir présenté aux belligérants une nouvelle proposition pour mettre fin aux frappes. Le ministre a admis qu’ils étaient revenus avec « des positions difficiles à concilier ».
Et devant l’Assemblée générale des Nations unies mardi, le président turc Recep Tayyip Erdogan a dénoncé des attaques « inacceptables », renvoyant les deux pays dos à dos.
La Plateforme des travailleurs maritimes turcs a dénoncé pour sa part le « mépris flagrant pour les vies civiles » par les deux États. Ils « ignorent la vie des gens de mer, uniquement pour nuire aux intérêts économiques de l’autre », a déclaré à l’AFP son porte-parole, Ahmet Baran Can.
Et beaucoup refusent de risquer leur vie. « Pour l’armateur, il n’y a pas de réel problème : si le navire est frappé, il touche l’argent de l’assurance. Et s’il ne l’est pas, il gagne dix fois plus que ce qu’il obtiendrait en Europe », explique Enes Torun, le capitaine en formation. « Mais c’est nous, à bord, qui nous faisons frapper ».
– Le « coût de l’inaction » –
Les observateurs estiment pourtant que la Turquie dispose de moyens limités pour obtenir gain de cause.
« La Russie et l’Ukraine font tout pour interdire la mer Noire aux navires de l’autre, et elles sont prêtes à viser des non-belligérants afin que l’autre camp ne puisse tirer aucun avantage de l’utilisation de navires turcs », analyse Serhat Guvenc, de l’université Kadir Has.
« Les Ukrainiens ne sont pas satisfaits de la réticence de la Turquie à empêcher les navires de la soi-disant flotte fantôme (russe) de passer (…) alors ils essaient probablement de lui montrer le coût de l’inaction ».
Ankara a hésité à restreindre l’accès de Moscou aux navires turcs, mais cela pourrait changer si les attaques s’aggravent, prévoit-il.
Pendant ce temps, les riverains de la mer Noire n’ont d’autre choix que de continuer à travailler. La pêche est un des piliers de l’économie régionale, explique Mustafa Yilmaz, responsable local de la zone où vivent les pêcheurs du Duru 67.
Même pendant la pêche artisanale, ils ne se sentent pas en sécurité. « Nous sommes anxieux. La nuit, quand on sort, on se dit qu’on pourrait être frappés », avoue-t-il.




