À bord du navire câblier “Île de Bréhat”

Par Jean-Côme Vendé, lieutenant et officier-câble chez Louis Dreyfus Armateurs 

Plus de 98 % des flux d’information transportés à travers le monde passent par la mer, plus précisément par le fond des mers, par des câbles patiemment et surtout savamment posés par l’Homme.

Comme le rappelle Camille Morel dans son dernier ouvrage (Les Câbles sous-marins, Biblis Inédit), près de 450 câbles sous-marins de fibres optiques étaient en service dans le monde en 2022 reliant plus de 4 milliards d’internautes, et une cinquantaine était en projet.

Comment sont posés ces câbles ? Pour le savoir, embarquement, à l’invitation de Jean-Côme Vendé, lieutenant et officier-câble à bord du C/S Île de Bréhat, navire-câblier de l’armateur français Louis Dreyfus.

Jean-Côme Vendé. Crédit : DR.

 

Lomé, mars 2022.

Les formalités d’usage accomplies, nous nous engageons sur les quais du port pour rallier le C/S ILE DE BREHAT[1]. Dans une chaleur écrasante, au détour d’un entrepôt d’un autre âge, je découvre avec appréhension ce qui est ma première affectation d’officier Pont fraichement breveté. En franchissant la coupée, la trentaine de marins qui constituent la relève, investissent ce qui sera leur lieu de travail et de vie pendant les prochains mois.

Officier néophyte, je pénètre dans un univers insoupçonnable pour qui n’a jamais mis les pieds sur un câblier. Le Bréhat est le dernier né d’une série de trois navires[2] construits au début des années 2000 par le chantier coréen Hyundai Mipo Dockyard. Ce câblier est armé comme navire de pose. Ses 15 000 tonnes d’acier lui permettent de charger des milliers de kilomètres de câble sous-marin de télécommunication.  Ces navires ont été construits sur les plans de ravitaillement offshore, ce qui leur donne cette forme caractéristique des supply avec un château placé à l’avant. Le cœur du navire est un immense hangar qui s’étend sur près de 100m de long. Au milieu se trouvent les cuves à câble, sur les côtés : des ateliers, des postes de contrôle ainsi que des espaces de stockages pour tous les systèmes liés au câble. Enfin, deux machines à câbles ferment la marche du hangar deck. Ce dernier s’ouvre sur la plage de manœuvre arrière où se déroulent les opérations.

Mon bagage déposé, je grimpe au centre névralgique du bord : la passerelle. A peine ai-je le temps d’écarquiller les yeux devant la multitude d’écrans présents que je suis pris en charge par le lieutenant que je dois remplacer. Ce dernier, sachant que je suis un bleu, tente un rapide exposé des équipements en passerelle ainsi que de l’état du service dont j’aurai la charge : les papiers administratifs et les rapports statistiques quotidiens. Au bout de deux heures, me voyant noyé par le flot d’informations et pris de pitié, il décide d’abréger ma souffrance devant les écrans de la console DP[3]. Ce système est une des grandes différences entre les navires de services et ceux de transit. Il s’agit pour l’opérateur (à savoir les lieutenants chez Louis Dreyfus Armateurs) de contrôler les mouvements du navire lors de la pose du câble, au mètre près. En d’autres termes, ce système enregistre à l’aide de capteurs les mouvements du navire dans la mer et le vent réel ; coordonne la réponse des quatre propulseurs situés à l’avant et à l’arrière ainsi que des deux moteurs principaux puis calcule, à l’aide d’un processeur et de filtres, la résultante que l’on nomme la sea force. Ce système construit un modèle mathématique qui lui permet, avec les GPS, de fixer la position du navire en un point choisi avec une précision redoutable. De plus, le système est redondant, ce qui lui assure de toujours fonctionner avec un minimum de puissance afin de garantir la sécurité des opérations.

Un mois plus tard, nous sommes en plein cœur du Golfe de Guinée. Notre navire tourne à plein régime en 12/12[4]. Les opérations se sont succédées à un rythme effréné. Je découvre les spécialités et les rôles des différents acteurs présents à bord. Entre temps j’ai également changé de fonction et occupe désormais le poste si particulier d’officier-câble. Depuis le Togo, nous avons commencé par un Shore End[5]. Cette opération consiste à se rapprocher le plus possible d’une plage et à envoyer le câble sous-marin composé de fibres optiques depuis notre cuve jusqu’à terre où il sera connecté via une station de conversion[6]  à la terre. Pour ce faire le navire s’approche de la côte jusqu’à un point précis sur la ligne de sonde des 10 mètres et tournant le dos à la terre repart vers le large en suivant un tracé établi par les surveyors en effectuant une passe de PLGR[7]. Les matelots, sous la houlette du bosco et de l’officier-câble vont déployer une série de grappins au bout d’une ligne de bouts[8] de différentes tailles, poids et diamètres. L’idée est de grappiner le fond afin de s’assurer que le passage choisi pour le câble est “libre” de toute obstruction. Le département Survey est chargé de veiller au fait que la pose se déroule conformément au cahier des charges établi avec le client. Il assure également un important travail de cartographie des câbles au fond de l’océan. L’officier-câble, quant à lui, est chargé de déployer le matériel dans le fond. Pour ce faire il est assisté de deux opérateurs qui pilotent et entretiennent les machines à câbles. Un déploiement de grappin repose sur l’idée assez simple qu’il faut éviter d’envoyer un tas en boule mais plutôt une ligne droite que le navire va trainer derrière lui comme une drague. Tout cela est déployé via les machines à câbles. Sur le Bréhat nous avons une LCE[9] à tribord et un Drum avec sa DOHB[10] sur bâbord. L’officier-câble étant présent sur le back deck et les surveyors en passerelle, c’est là qu’intervient l’officier-opération. A rang de second capitaine, ce dernier est responsable de la préparation de l’opération et de sa mise en œuvre. Il coordonne les plages de manœuvres entre elles : le lieutenant à la DP, l’officier câble sur le pont et le survey en passerelle. Le passage du câble étant dégagé et assumé, c’est là qu’intervient une équipe de plage[11]. Au moyen d’une embarcation légère qui récupère une messenger line[12], elle récupère le câble pour qu’il soit connecté avec la terre. L’officier câble se retrouve ainsi à coordonner la vitesse de ses machines à câbles avec le canot.

Dès lors que le câble est connecté à terre, une autre catégorie de spécialistes intervient : les testeurs. Ces derniers sont chargés d’alimenter le câble pour en vérifier la bonne facture. Ils ont également la lourde tâche de s’assurer, avec la station, que le câble n’est plus sous tension lors de sa manipulation à bord par les jointeurs[13] ou les matelots. Ils ne permettront le rétablissement de l’alimentation que lors de la phase de déploiement. Il faut noter que le câble possède différents diamètres en fonction de l’épaisseur de l’armure qui le protège. Sur une telle opération le câble est généralement composé d’une double armure de 55 mm de diamètre destinée à le préserver de l’activité humaine intense dans des fonds inférieurs à 10m (pêche, mouillage, plongeurs, malveillance …). Dès lors, le navire, au moyen de sa DP, peut entamer sa route de pose sous l’œil attentif et parfois strict des surveys. La bathymétrie devient alors leur repère. Une fois atteint la profondeur voulue (de l‘ordre des 1000/1500m généralement) nous procédons à un abandon du câble. Pour ce faire nous connectons le câble à une série de poids d’environ 500 kg qui auront pour effet de le maintenir tendu sous l’eau. Ces derniers, via une ligne en bout, sont reliés à une bouée qui facilitera la récupération plus tard. Cette opération est connue sous le nom d’un Buoy off. Le navire repart alors en direction de la côte pour effectuer un PLIB[14] au moyen de son ROV[15]. Il s’agit d’effectuer des passes d’ensouillage du câble afin de le préserver de l‘activité humaine. Ces dernières sont précédées et suivies de passes d‘inspection afin de vérifier si tout s’est déroulé de manière conforme. Ce genre d’opérations est effectué jusqu’à une certaine profondeur. A partir de là, les Subsea[16] déploient la charrue qui va permettre d’enterrer le câble par des fonds pouvant atteindre 1000m. La charrue est une énorme carcasse d’acier et de vérins, pesant jusqu’à 30 tonnes, dans laquelle le câble est inséré afin d’être posé tout en étant ensouillé. Elle est reliée au navire par un ombilical pour la partie data/commande et un Tow wire qui, en fonction de la tension exercée par la résistance du fond, vire ou dévire à partir d’un certain seuil. Le câble ensouillé jusqu’au point convenu avec le client, le navire rapatrie sa charrue à son bord et fait route sur la bouée laissée précédemment. L’officier-câble procède à la récupération de cette dernière et permet donc au câble d’être remonté à bord. Les jointeurs entrent alors en jeu afin de joindre ce bout avec celui toujours en cuve. Le navire peut donc désormais reprendre son activité de surface lay (pose en course) et déposer le câble directement au fond de l’océan jusqu’à la prochaine connexion. Mais cela est déjà une autre histoire ! Fourbu par des heures de travail et d’intense concentration, je passe mon quart à l’autre cable-off. La suite appartient à l’équipage et à tous ceux qui par-delà les mers réparent et posent ces liens entre les mondes.


  1. C/S = cable ship (navire câblier)
  2. Surnommés les “Coréens” ou plus familièrement à bord les “iles de classe” (C/S Ile de Batz, C/S Ile de Sein et C/S Ile de Bréhat)
  3. Dynamic Positionning.
  4. 12h de quart (6h en DP et 6h en quart passerelle pour ma part en tant que lieutenant) suivi de 12 de repos. Une bordée de 0000 à 1200 et la suivante de 1200 à 0000.
  5. Shore End = atterrissement.
  6. Conversion du signal ici.
  7. Pre-Lay Grapnel Run.
  8. Bout=corde dans le langage maritime. A bord on trouve des dizaines de kilomètres de bouts dont les tailles varient de 3 m à 2 km. Les cordes ont différentes caractéristiques dont le poids et l’élasticité, ce qui permet de s’adapter à la nature du fond, la profondeur, les courants ou encore la tension dans la colonne d’eau.
  9. LCE= Linear Cable Engine. Composée de 21 paires de roues qui vont permettre de supporter sans frein une tension d’environ 20t. Souvent utilisé dans la pose de câble en surface-lay.
  10. DOHB = Draw-Off/ Hold-Back Cable Engine. Élément qui avec le tambour (Drum) compose la ligne bâbord. Souvent utilisée pour le déploiement de grappins car supporte des tensions jusqu’à 30 tonnes sans freins.
  11. Indépendante du navire.
  12. Ligne au bout duquel est attachée ce que l’on désire envoyer. Le câble ici en l’occurrence.
  13. Les jointeurs sont chargés de jointer les bouts de câbles entre eux. Ce travail complexe peut prendre une dizaine d’heures car il faut relier chaque fibre entre elles ainsi que l’armure du câble en lui-même.
  14. PLIB = Post-Lay Inspection and Burial works.
  15. ROV = Remotely Operated Vehicle. Matériel sous-marin permettant d’inspecter et ensouiller le câble.
  16. Equipe à bord chargée de piloter et entretenir les appareils opérant dans le fond tel que le ROV.
Marine & Oceans
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La revue trimestrielle MARINE & OCÉANS est éditée par la "Société Nouvelle des Éditions Marine et Océans". Elle a pour objectif de sensibiliser le grand public aux principaux enjeux géopolitiques, économiques et environnementaux des mers et des océans. Informer et expliquer sont les maîtres mots des contenus proposés destinés à favoriser la compréhension d’un milieu fragile.   Même si plus de 90% des échanges se font par voies maritimes, les mers et les océans ne sont pas dédiés qu'aux échanges. Les ressources qu'ils recèlent sont à l'origine de nouvelles ambitions et, peut-être demain, de nouvelles confrontations.

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« Océan d’histoires », la nouvelle web série coanimée avec Bertrand de Lesquen, directeur du magazine Marine & Océans, à voir sur parismatch.com et sur le site de Marine & Océans en partenariat avec GTT, donne la parole à des témoins, experts ou personnalités qui confient leurs regards, leurs observations, leurs anecdotes sur ce « monde du silence » qui n’en est pas un.

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