Entretien avec Frédéric Moncany de Saint-Aignan, Président du CMF

“Être membre du Cluster maritime français, c’est faire partie de l’équipe de France du maritime.”

Le Cluster maritime français, créé en 2006 à l’initiative de Francis Vallat, regroupe les principaux acteurs du monde maritime français. Quel bilan, quelles réalisations, quelles perspectives plus de quinze ans après sa création ? Point de situation avec son actuel président.

 

Propos recueillis par Bertrand de Lesquen

 

Combien d’adhérents compte à ce jour le Cluster maritime français et quelle tendance observez-vous, sur ce plan, depuis sa création ?

Le Cluster maritime français (CMF) compte actuellement plus de 460 adhérents : entreprises de toutes tailles, pôles de compétitivité, fédérations et associations, laboratoires et centres de recherche, écoles, universités et organismes de formation, collectivités et acteurs économiques locaux, ainsi que la Marine nationale. Ce nombre n’a fait que croitre depuis la création du CMF en 2006 et surtout, au-delà du quantitatif, la mosaïque des adhérents est toujours plus qualitative grâce à une diversité, sans cesse accrue, de secteurs et de compétences représentés, de projets concrétisés et de technologies développées par les adhérents et aussi entre adhérents. Le maillage grandissant avec d’autres écosystèmes économiques est aussi un facteur important de satisfactions et de vitalités pour l’écosystème de l’économie maritime français.

Quels sont les bonnes raisons d’adhérer au Cluster maritime français et qu’apportez-vous aux entreprises qui vous rejoignent ?

Être membre du CMF, c’est rejoindre la place maritime française, c’est s’engager activement pour une solidarité de filière et faire partie de l’équipe de France du maritime. Mais adhérer au CMF, c’est aussi, et peut-être surtout, rencontrer de nouveaux partenaires, clients et/ou fournisseurs, avec lesquels monter des projets. En rejoignant la communauté maritime réunie au sein du Cluster maritime français, on devient acteur solidaire des projets et des initiatives pour le développement, durable et responsable, des activités maritimes. On est informés en permanence de l’actualité et des événements du secteur afin de pouvoir y participer activement. Enfin, en adhérant au CMF, on renforce sa capacité de développement grâce aux actions d’influence et de convictions que nous menons quotidiennement auprès des décideurs politiques ou économiques. Le cœur d’action du CMF, c’est d’accompagner chacun de nos membres dans le développement durable et responsable de leurs activités et de leurs projets, en France et à l’international.

Quelles ont été les principales réalisations du Cluster maritime français depuis sa création ? 

La principale réalisation du Cluster maritime français est sans doute, sa création elle-même, avoir réussi, au delà de toutes espérances, à rassembler et fédérer tout un secteur maritime si diverse. Finalement en très peu d’années, le CMF s’est imposé dans le paysage maritime comme la voix de la filière réunie. Il est aujourd’hui l’interlocuteur de premier rang des pouvoirs publics et de l’administration. Le CMF a également essaimé en outre-mer puisqu’à ce jour il existe 8 clusters maritimes ultra-marins. La dimension européenne et internationale n’a pas été oubliée avec la création du Réseau européen des clusters maritimes (ENMC /European network of maritime clusters[1]) ou encore des partenariats d’échanges économiques dans le monde entier, à Singapour, en Norvège, en Afrique francophone et très récemment en Grèce. Depuis sa création, le CMF organise des groupes de travail rassemblant ses adhérents, appelés « Groupe de Synergie (GS) » – ce qui montre bien le caractère de solidarité de la filière – sur différentes thématiques maritimes. Ces GS ont un objectif toujours opérationnel avec des livrables définis et utiles : des rapports qui émettent des propositions dont l’application est défendue et suivie, des observatoires qui permettent de dresser un état des lieux et d’aider les acteurs à la prise de décision, des consortiums industriels et filières, de grands projets… Sans être exhaustif, on peut citer le GS « Grands fonds marins », le GS « Drones et navires autonomes », le GS « Egalité Hommes Femmes » (et son observatoire), le GS « Énergies marines renouvelables » et l’observatoire des énergies de la mer, ou encore la Coalition pour la transition éco-énergétique du maritime (T2EM). Afin de faciliter et accélérer le développement des activités maritimes, nous avons mis en place, en 2017, avec le Secrétariat général de la mer, le Comité France Maritime. Celui-ci par un échange public / privé permanent contribue très efficacement au renforcement des secteurs économiques de la filière maritime, avec des actions de très court terme ou de plus ou moins long terme, en fonction des objectifs et difficultés rencontrées.

Lancement officiel de la coalition pour la transition exo-énergétique du maritime. Crédit : DR.

La Coalition pour la Transition Eco-Energétique du Maritime (T2EM), lancée en 2019, est LE grand chantier de votre second mandat. Pouvez-vous nous en rappeler les objectifs, sa situation actuelle et les perspectives ? 

La Coalition a permis pendant deux années de mobiliser et fédérer la filière autour de cet enjeu essentiel qu’est la transition environnementale du maritime. Nous sommes partis d’une quinzaine de partenaires à près de cinquante impliqués aujourd’hui dans deux grands chantiers : la définition d’un grand Programme national “Navires et ports zéro émission” et la création de l’Institut “MEET2050”. La France, à l’égal d’autres grands pays maritimes doit, pour réussir cette transition et développer son industrie maritime, se doter d’un centre de compétences dédié pour piloter des études et de grands projets industriels structurants. En rassemblant l’ensemble de la chaîne de valeur, avec l’Académique et le Scientifique aux côtés de l’’industrie et des services, « MEET2050 » portera des objectifs environnementaux chiffrés dans le temps, en accord avec les règlementations internationales, européennes et nationales. En ce milieu d’année 2022, nous terminons la phase 1 avec une plateforme d’informations, ouverte à Euromaritime, dont les travaux de construction ont servi de base à la définition du programme « Navires et ports zéro émission » en identifiant des sujets prioritaires et les acteurs intéressés pour créer de premiers consortiums autour de projets majeurs qui émergent et qui seront portés au Secrétariat Général pour l’Investissement (SGPI), en accord avec le CORIMER. Cette plateforme va également nourrir les travaux d’un outil de scénarisation et de modélisation, “CAP2050”, pour définir, en lien avec l’Etat, des trajectoires de décarbonation, mesurer les impacts des énergies et technologies identifiées pour les transitions des navires et bateaux, et leurs conséquences pour les ports et territoires. Enfin, il faut noter que le Président de la République a clairement apporté son soutien à notre démarche de Programme et d’Institut, lors du One Ocean Summit à Brest, le 11 février dernier. Je dirais, pour conclure ce point, que la filière maritime est prête et que c’est LE moment de basculer dans cette ambition collective. La France doit rejoindre le concert des autres nations maritimes très avancées comme le Danemark, la Norvège ou Singapour pour faire entendre sa voix, peser dans les débats et imposer ainsi ses entreprises.

Les Assises de l’économie de la mer, ici la 15e édition, en 2019, à Montpellier, est le rendez-vous annuel des décideurs de l’économie maritime en France co-organisé par Ouest France.

Comment accueillez-vous, en tant que Président du CMF, la nomination d’Elisabeth Borne au poste de Premier Ministre ?

En tant qu’ancienne Ministre des Transports puis Ministre de la Transition écologique et solidaire, j’ai eu l’honneur d’échanger à de nombreuses reprises avec elle. Elisabeth Borne connaît nos sujets maritimes. Elle a soutenu plusieurs de nos initiatives, à l’exemple des Elles de l’Océan (pour la promotion des métiers de la mer auprès des jeunes femmes). Elle est venue à plusieurs reprises à notre rencontre, aux Assises de l’économie de la mer notamment où nous avons, en décembre 2019, lancé ensemble le projet T2EM. Je considère que sa nomination en tant que Première Ministre en charge de la planification écologique et disposant en ligne directe d’une Secrétaire d’Etat chargée de la Mer, est une bonne nouvelle pour la filière maritime et ses acteurs.

Quel impact vont avoir, selon vous, la guerre en Ukraine, les sanctions occidentales à l’encontre de la Russie et les mesures de rétorsion économiques de la Russie, notamment en matière d’approvisionnements stratégiques (gaz, pétrole, blé…), sur le commerce mondial, notamment maritime, et d’une manière générale, sur l’économie européenne ?

Il est impossible de répondre précisément à cette question. Nous vivons un basculement du monde tel que nous le connaissions depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les équilibres stratégiques et les rapports de puissance sont et seront profondément modifiés. Après deux ans de crise Covid, qui ont vu les économies ralentir voire s’arrêter avant une reprise extrêmement forte conduisant à un dérèglement violent de la chaîne logistique mondiale, c’est maintenant la guerre qui est de retour sur le continent européen et un réarmement massif, particulièrement dans le naval, pour beaucoup de pays aux frontières de l’Europe et au-delà. On voit le prix des matières premières et de l’énergie s’envoler provoquant une inflation jamais vue depuis des décennies. Les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement sont, pour une grande partie, la conséquence des sanctions économiques à l’encontre de la Russie ou des derniers confinements en Chine. Tout cela dans un contexte de dérèglement climatique, nous faisant l’impérieuse obligation de réduire l’impact environnemental de la filière maritime (et pas que…) comme exposé précédemment. Sans parler des risques de pénurie alimentaire qui engendreront inévitablement des instabilités et des troubles sociaux à grande échelle. Nous sommes en présence d’un cocktail très instable où l’Europe et son économie ne pourront résister qui si nous sommes unis en Européen et que nous retrouvons notre autonomie stratégique dans les secteurs vitaux tels que les transports et la logistique, l’énergie, l’alimentation, les composants critiques etc… C’est tout l’enjeu des années à venir : assurer une transition environnementale appuyée sur l’innovation et les investissements massifs tout en maîtrisant nos flux, nos productions et nos intérêts vitaux. 

Signature d’une convention avec le Cluster maritime d’Afrique francophone. Crédit : DR.

Le CMF a-t-il des équivalents à l’étranger et quelles relations — utiles pour les acteurs du monde maritime — entretenez-vous avec eux ?

Tout d’abord – et bien évidemment je ne parle pas de l’étranger mais de la France -, à une échelle territoriale, nous avons des “petits” frères que sont les 8 Clusters Maritimes d’Outre-mer : Guadeloupe, La Réunion, Guyane, Martinique, Polynésie Française, Nouvelle-Calédonie, Saint-Pierre-et-Miquelon et Mayotte. Ils représentent le secteur maritime sur leur territoire et font la promotion de l’économie maritime ultramarine. Sur un modèle similaire au nôtre, ils organisent des groupes de travail sur leurs problématiques propres, des événements dédiés (forum des métiers de la mer, actions de sensibilisation à l’environnement marin, salons professionnels, etc.), et agissent comme organe d’influence pour porter les préoccupations de leurs adhérents au plus haut niveau de décision. Acteurs ancrés au cœur de leurs territoires, les Clusters Maritimes d’Outre-mer participent également aux instances de décision locales, et/ou internationales de coopération régionale dans les bassins Atlantique Nord-Ouest, Caraïbe, Océan Indien ou Pacifique. Ensemble, nous nous coordonnons très fréquemment pour que l’économie maritime tricolore soit teintée systématiquement de bleu outre-mer.

Ensuite, nous avons des échanges avec des clusters maritimes étrangers. Principalement au sein de l’Europe grâce au Réseau des clusters maritimes européens dont la présidence est actuellement assurée par le Luxembourg. Mais nous avons aussi des relations étroites avec des clusters maritimes plus lointains comme le Cluster maritime d’Afrique Francophone (CMAF) qui regroupe 16 pays autour du Golfe de Guinée ou encore le Cluster maritime de Tunisie. Et pour terminer ce tour du monde de l’économie maritime, il faut noter les partenariats que nous avons noués, souvent via les chambres de commerce française à l’étranger, notamment avec Singapour, la Norvège ou tout dernièrement la Grèce. Pour ces actions et relations internationales, nous travaillons étroitement avec le Medef International dans le cadre de la Task Force de l’économie maritime et avec les Conseillers du Commerce extérieur de la France dans le cadre du GEEM (Groupe des experts de l’économie maritime). Ces deux comités sont présidés par Philippe Louis-Dreyfus.

Quel est le profil d’un bon président du CMF dans le contexte actuel ?

Le CMF, fondé par Francis Vallat que vos lecteurs connaissent bien, se veut un “objet maritime atypique”. Pour incarner la voix de l’économie maritime française, le CMF doit rassembler largement au-delà des considérations sectorielles qui sont parfaitement légitimes. Il doit accueillir les nouveaux entrants, grands ou petits, dans l’écosystème car l’économie bleue est en perpétuelle évolution. Elle est un bouillonnement d’innovations. Il doit unir les acteurs des différents secteurs maritimes dans une recherche permanente de l’intérêt général. Il doit initier et maintenir un dialogue permanent avec “la puissance publique”, sous toutes ses formes, pour que l’économie bleue soit comprise, soutenue et promue à la hauteur des enjeux et défis de notre monde d’aujourd’hui, et peut-être plus encore de celui de demain. Le CMF doit également se connecter toujours plus étroitement avec les autres écosystèmes économiques français, européens ou plus lointains, avec une vraie sensibilité environnementale. La croissance bleue ne se fera pas en vase clos. Elle se fera en interconnexion avec les économies globales. Au travers de ces quelques idées, on voit, me semble-t-il, se dessiner le profil d’un (ou d’une) président(e) du CMF. Il ou elle doit être rassembleur, être ouvert aux gens et aux choses, n’hésitant pas à regarder en dehors de la boite (comme disent nos amis d’Outre-manche) ou à (se) remettre en cause des idées établies. Il doit aussi savoir faire preuve de patience et de ténacité, et surtout, avoir une bonne dose d’humour et d’autodérision pour garder le cap sur la croissance bleue en toutes circonstances.


  1. enmc.eu

En savoir + : www.cluster-maritime.fr

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