« Il est grand temps de protéger l’océan Indien par un nouveau traité des Nations unies sur la haute mer » – Geneviève Pons et Peggy Kalas

Par Geneviève Pons,

Directrice générale et vice-présidente du Think tank Europe Jacques Delors

et Peggy Kalas, 

Directrice de l’Alliance pour la haute mer[1]

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L’océan assure les ressources vitales qui rendent notre vie possible sur cette planète. Régulateur du climat, l’océan fournit l’oxygène nécessaire à une de nos respirations sur deux, que nous vivions dans un pays enclavé, loin de la mer, ou dans une ville côtière. Selon un rapport de 2020 des Nations unies sur l’alimentation et l’agriculture, il pourrait à l’avenir fournir plus des deux tiers des protéines nécessaires pour nourrir le monde. Mais malgré ces services indispensables à l’habitabilité de la Terre, notre relation avec l’océan est loin d’être symbiotique. Les effets cumulatifs des activités humaines, notamment les pratiques de pêche destructrices, les pollutions plastique et sonore et le réchauffement des océans induit par le changement climatique, se font sentir dans tous les coins et toutes les profondeurs de l’océan.

La haute mer — c’est-à-dire les eaux internationales situées au-delà des juridictions nationales — représente près de 64 % de l’océan. Cette vaste zone abrite une vie et des habitats marins uniques mais gravement menacés. Une grande partie n’a par ailleurs pas encore été explorée.  Véritable bien commun mondial, la haute mer commence là où s’arrête la surveillance maritime conduite par les nations côtières, et c’est là que réside le problème. En haute mer, les impacts des activités humaines sont aggravés par un système de gouvernance fragmenté et disparate. En conséquence, les activités sont faiblement réglementées et mal contrôlées, voire pas du tout réglementées.  Il est extrêmement difficile d’évaluer les impacts cumulatifs sur les écosystèmes de la navigation, de la pêche, de l’exploitation minière et d’autres activités. Les activités de pêche irresponsables et destructrices déciment certaines populations de poissons et menacent des espèces océaniques essentielles tels que les requins ou les raies. Il n’existe pas de meilleure illustration de ce déficit de gouvernance des océans en haute mer que dans l’océan Indien. Une action internationale est urgente pour faire face à ces menaces.

Des zones de pêche menacées

L’océan Indien couvre environ 20 % de notre planète et s’étend des côtes de l’Afrique à celles de l’Asie, en passant par le Moyen-Orient, jusqu’à l’Australie et même jusqu’à l’océan Austral qui entoure l’Antarctique. C’est le troisième plus grand océan du monde et il abrite de nombreuses espèces emblématiques telles que les requins, les dauphins, les baleines et les tortues. Beaucoup de ces espèces passent une grande partie de leur vie en haute mer, migrant à travers les grands bassins océaniques pour se nourrir et se reproduire. Importante zone de pêche, l’océan Indien accueille environ 15 % des captures marines déclarées dans le monde. Il abrite de précieuses pêcheries de thon qui chevauchent la haute mer et les eaux nationales des pays environnants, représentant 21 % du total des captures mondiales de cette espèce – la deuxième plus grande zone de pêche au thon du monde.

Mais les zones de pêche de cette région, autrefois généreuses, sont désormais menacées. Un rapport récent de Greenpeace[2] met en évidence les effets de la surpêche et de la pêche illégale et non réglementée, qui nuisent considérablement aux moyens de subsistance et à la sécurité alimentaire des communautés de pêcheurs des nations insulaires et côtières, dont l’île Maurice, les Seychelles, les Maldives et Madagascar.

Pendant des décennies, les flottes de pêche des pays industrialisés, dont l’Union européenne, ont dominé ces pêcheries de thon, et des années de surpêche et de mauvaise gestion ont entraîné une baisse significative des stocks de poissons. Bien qu’ils soient gérés par des organisations régionales de gestion des pêches (ORGP), comme la Commission des Thons de l’océan Indien (CTOI), les stocks d’albacore sont actuellement exploités à un niveau supérieur de 20 % aux niveaux durables. Les scientifiques préviennent que ces stocks pourraient s’effondrer dans les cinq prochaines années.

Crédit : Hiroko Yoshii / Unsplach.

L’augmentation de la pêche non réglementée

Alors que l’efficacité des organisations chargées de gérer les stocks de poissons est remise en question, la couverture lacunaire des zones et des espèces par ces organismes de gestion pose également problème. Celle-ci se traduit en effet par une augmentation de la pêche non réglementée dans la région. Un rapport du WWF et de Trygg Mat Tracking a ainsi mis en évidence la tendance inquiétante à l’augmentation de la pêche dans les zones non réglementées, sans contrôle ni surveillance, et à la multiplication des nouvelles espèces ciblées. Dans une zone non réglementée, les chercheurs ont calculé que la pêche au calamar avait augmenté de plus de 800 % en cinq ans. Or, le calamar joue un rôle important dans la chaîne alimentaire, à la fois en tant que prédateur et proie d’autres espèces. La surpêche du calamar risque ainsi de perturber l’équilibre de l’écosystème de l’océan Indien et d’avoir également des répercussions importantes sur les pêches réglementées, notamment la pêche au thon. 

Dans le même temps, le chalutage de fond se poursuit dans l’océan Indien, détruisant les écosystèmes marins vulnérables. L’Organisation régionale de pêche – l’Accord relatif aux Pêches dans le Sud de l’Océan Indien (APSOI) – n’a ainsi toujours pas introduit de mesures pour contrôler la pêche de fond, malgré l’expansion de la pêche à la légine australe dans le sud de l’océan Indien. Certaines zones revendiquées pour l’exploration minière en eaux profondes pourraient en outre coïncider avec des zones de pêche, soulignant la nécessité d’une gestion intégrée et de la réalisation d’études d’impact environnemental qui tiennent compte de la concomitance de ces activités.

Crédit : Maahid / Unsplash.

Un nouveau traité mondial relatif aux océans

Le régime actuel de gouvernance maritime dans l’océan Indien est clairement un échec pour la protection des écosystèmes marins ainsi que pour les millions de personnes qui dépendent directement de cet océan pour leur alimentation et leurs moyens de subsistance. Il s’agit d’un exemple parmi d’autres de ce qui se joue chaque jour dans les vastes étendues de la haute mer. Mais une solution semble enfin se profiler. Après près de deux décennies de discussions aux Nations unies, les gouvernements du monde entier sont en passe d’achever la négociation d’un nouveau traité juridiquement contraignant. Celui-ci pourrait instaurer des mécanismes de protection et de gestion efficaces des zones maritimes situées au-delà de la juridiction nationale, dont nous avons si urgemment besoin. C’est la première fois en près de 25 ans que les gouvernements se réunissent pour négocier un traité mondial relatif aux océans et le premier à traiter de la biodiversité en haute mer pour que cette ressource mondiale soit enfin protégée au niveau mondial.

Après trois cycles de négociations à l’ONU en 2018-2019, la conférence intergouvernementale finale est actuellement prévue pour août 2021. Certaines questions politiques difficiles sont néanmoins toujours en suspens. Un leadership fort sera ainsi nécessaire afin de bâtir des ponts entre intérêts divergents et de mener à bien ce processus. Il est impératif que ces longs efforts aboutissent à un traité ambitieux et solide qui ne se contente pas de codifier le statu quo, mais qui soit à l’épreuve du futur et capable de faire face aux périls du XXIe siècle.

Le nouveau traité doit définir des principes et des objectifs communs et promouvoir une meilleure coopération et coordination entre toutes les organisations compétentes, y compris les organisations régionales de pêches. Il doit également garantir que tous les organismes jouant un rôle dans les zones maritimes situées au-delà des juridictions nationales travaillent et collaborent pour atteindre les mêmes objectifs. Ce traité se doit également d’être inclusif, de favoriser la transparence et d’inclure des dispositions qui tiennent compte des impacts cumulatifs des multiples activités humaines menées dans ces zones.  Chaque nouvelle activité, y compris tout nouveau type de pêche, doit faire l’objet d’une évaluation stricte et d’une gestion efficace, afin qu’elle ne puisse pas émerger et se développer en dehors de toute réglementation, comme c’est actuellement le cas. La mise en place d’un régime d’accès et de partage des avantages juste et équitable pour les ressources génétiques marines est primordiale, de même que la création d’un organisme habilité à prendre des décisions relatives à ces eaux internationales partagées.

La création d’aires marines protégées

La mise en place d’un mécanisme et d’un processus pour la création d’aires marines protégées (AMP) en haute mer est un autre point essentiel à inclure dans ce nouveau traité.  À l’heure actuelle, il n’existe aucun mécanisme juridique permettant d’établir des aires protégées de manière intégrale au-delà des frontières nationales. Dans l’océan Indien, il n’existe que cinq petites zones interdites au chalutage de fond en haute mer, et la pêche à la palangre y est toujours autorisée, alors que cette région abrite d’étonnants monts sous-marins dans ses profondeurs, particulièrement riches en vie marine.  À l’échelle mondiale, seul 1,2 % de la haute mer est hautement et intégralement protégé. Les scientifiques et de nombreux pays préconisent pourtant une protection de 30 % d’ici à 2030 – le minimum requis pour préserver la biodiversité, éviter l’effondrement des pêcheries et renforcer la résilience des océans face au changement climatique. Parce qu’il s’agit d’un bien commun mondial, qui appartient à tous mais qui ne relève de la responsabilité d’aucune nation, la seule façon efficace d’établir un réseau représentatif et bien connecté d’AMP en haute mer hautement et entièrement protégées est d’adopter un traité international des Nations unies.

L’océan Indien illustre parfaitement la raison pour laquelle ce nouvel accord sera un outil essentiel pour combler les lacunes en matière de gouvernance des océans et garantir la santé à long terme de la région, et au-delà. La pandémie mondiale a démontré le lien profond qui nous unit à la nature. Ignorer cette relation, et l’importance de la nature de manière plus générale, est à nos risques et périls.  La haute mer recouvrant près de la moitié de notre planète, sa protection doit être une priorité absolue. Nous devons saisir cette formidable opportunité en amplifiant les efforts et en affirmant la volonté politique au plus haut niveau. Notre objectif doit être de faire en sorte qu’un nouveau traité juridiquement contraignant soit conclu et adopté dès que possible, et ce afin de garantir un avenir équitable et durable à notre planète bleue, pour les générations à venir. 


  • Geneviève Pons est également ancienne directrice du WWF Europe, Directrice honoraire de la Commission européenne, membre active de la coalition Antarctica 2020 qui vise à protéger de vastes zones marines autour de l’Antarctique, et du réseau Ocean Unite qui mobilise des personnalités pour la conservation des océans.
  • Peggy Kalas est une avocate spécialisée dans le droit de l’environnement, disposant de plus de 30 ans d’expérience sur les questions de politique environnementale internationale. Elle dirige depuis 2014 l’Alliance pour la haute mer (High Seas Alliance), une coalition internationale de plus de 45 organisations environnementales non gouvernementales.

NOTES :

  1. L’Alliance pour la haute mer (High Seas Alliance) est un partenariat mondial regroupant plus de 45 membres non gouvernementaux et l’UICN unissant leurs efforts pour améliorer la gouvernance des océans en haute mer par le biais d’un traité international juridiquement contraignant sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale (“BBNJ”).
  2. Rapport “HIGH STAKES : The environmental and social impacts of destructive fishing on the high seas of the Indian Ocean, accessible ICI en anglais.

Crédit photo en-tête : Egle Sidaraviciute / Unsplash.

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